
Drôle de gym cérébrale. Depuis son atelier parisien, l’artiste niçois planche sur le poète Gérard de Nerval quand on le sort de sa bulle créative pour parler… sport. Mais l’homme est aussi agile avec les pinceaux qu’avec les mots. Et revenir sur le travail effectué en symbiose avec son ami journaliste, Pierre-Louis Basse, pour le magnifique ouvrage « La ruée vers l’or » paru aux éditions En exergue, le ravit.
Parenthèse enchantée avec un monument de l’art français.

Par THIERRY SUIRE
Illustrations : © en exergue.éditions
C’est un maître du contrepied. Ernest Pignon-Ernest se dit peintre « par hasard ». Mais passionné de sport « depuis toujours ». Deux dimensions de son existence qu’il n’avait pourtant jamais (ou très peu) croisées avant la proposition de Pierre-Louis Basse. « A part, un petit livre sur le Mont-Ventoux, je n’avais jamais dessiné le sport », confie-t-il. Le résultat, « La ruée vers l’or » est à la hauteur de l’attente : sublime. Avec une résonnance juste entre textes et dessins. L’ouvrage a d’ailleurs décroché le Prix du beau livre de l’Académie des écrivains sportifs.
Ses exploits de jeunesse sur tous les terrains de jeu, son amour pour l’OGC Nice, l’athlétisme et le cyclisme, la genèse du livre, son travail d’artiste pour cet ouvrage… Ernest Pignon-Ernest met des mots sur ses traits !
L’amitié

Si, selon les grincheux, l’amour dure 7 ans, l’amitié, elle, n’a pas de limite. Celle qui lie l’artiste et le journaliste file sans nuage depuis 40 ans. Née autour d’un micro de radio, elle s’est prolongée à toute occasion : sportive, culturelle, conviviale. « C’est par hasard, lors d’une pause publicitaire à l’antenne d’Europe 1, que Pierre-Louis se rend compte que les résultats de sport qu’il regarde m’intéressent », rembobine Ernest Pignon-Ernest. « On a échangé, on s’est découvert une passion commune. Par la suite, il m’a régulièrement invité pour des soirées foot et des soirées vélo. Et, on est resté amis ».
Le livre
L’amitié, c’est aussi histoire d’admiration réciproque. Il suffit d’écouter Ernest Pignon-Ernest parler des textes de Pierre-Louis Basse. En miroir, c’est l’amour du journaliste pour le travail de l’artiste sur les grandes mystiques chrétiennes qui a déclenché leur collaboration pour « La ruée vers l’or », comme l’explique le plasticien niçois : « Pierre-Louis s’est persuadé que l’abbatiale de Bernay en Normandie, où il habite, devait accueillir mes Extases. Il a remué ciel et terre pour cela. On s’est vu souvent à cette occasion. Et c’est à ce moment-là, alors qu’il écrivait sur les champions olympiques, qu’il m’a demandé : Tu ne ferais pas les dessins ? Au départ, c’était un truc entre copains ». Dans l’avant-propos, le journaliste revient sur cette démarche amicale : « Je serai donc parvenu à convaincre le merveilleux arpenteur des rues et des villes – souffleur de rêves – de prolonger ce souffle, en direction de quelques héros de l’Olympe. »
Les textes
Les mots du journaliste ont été un guide pour la main experte du plasticien. Dans un une-deux harmonieux vers le but commun. Le résultat, c’est cet échange, ce tandem, ce collectif, cette équipe. « J’ai commencé ce livre par amitié et puis… à la lecture des textes et des dessins qui en résultaient, je me suis mis à fond dedans. Ce n’est pas un ouvrage de circonstances, sorti juste parce qu’il y a les Jeux Olympiques. Pierre-Louis replace les événements sportifs dans la grande histoire, donne de l’épaisseur à tout ça. Quand il raconte le match de Water-polo entre l’URSS et la Hongrie en 1956, juste après les événements de Budapest... c’est quelque chose. J’aime ce retour à l’histoire, c’est inspirant. Il y a aussi beaucoup de portraits très émouvants dans ce livre. »

Le mouvement
Le travail sur le mouvement et sur le corps réalisé pour « La ruée vers l’or » est en résonnance avec celui effectué pour les Extases des grandes mystiques (qui ont été exposées à l’abbatiale Saint-Pons de Nice à l’été 2016). « J’avais fait un énorme travail sur le corps. J’ai mobilisé une danseuse pendant des mois. J’ai retrouvé pour ce livre des choses de cet ordre. Le saut en Fosbury, par exemple : passer 2,20 m en dorsale, c’est une merveille. Il y a une complétude du corps… une extase ! Dans le sport, il y a une intelligence de l’espace. Prenez la perche, il faut allier vitesse et puissance. C’est d’une grande beauté ». Davantage que représenter, l’amoureux du sport cherche « à comprendre les tensions et refléter ce désir de lutter contre l’apesanteur. C’est métaphysique presque. Quand les gestes sont justes, ils sont beaux. Dans le saut en longueur, il y a des mouvements splendides. C’est émouvant. »
Le dessin
Ernest Pignon-Ernest est un acharné de travail. Méticuleux, insatisfait, reprenant un détail jusqu’à l’épuisement. « J’ai tendance à beaucoup travailler les choses… Les dessins des Extases que j’avais présentés à Nice, à l’Abbatiale Saint-Pons, ils sont vraiment finis, travaillés. J’ai dû faire 300 études pour la main, le regard... J’essaie toujours de les améliorer. Et là, pour ce livre, j’ai osé ce que je n’avais jamais osé avant. Il y a des dessins dans cet ouvrage qui sont faits en
10 secondes ! J’ai essayé de capter l’essentiel de ce qui se passe dans le corps. Ils témoignent d’une saisie rapide. Une spontanéité qui correspond au thème. C’était un grand plaisir. »

La technique
« Pour ces dessins, j’ai utilisé du fusain d’abord puis de la pierre noire. Le fusain, c’est très fragile, c’est juste pour esquisser le mouvement. La pierre noire, c’est plus compact, les noirs sont plus intenses. »
La passion

Le sport coule dans ses veines. Il faut entendre Ernest Pignon-Ernest raconter comment, à 80 ans, il a pris part, il y a deux ans, à un match de foot à Bernay en Normandie en marge de son exposition. Et comment il s’est fait un claquage ! « C’était très chouette. La veille, je participais à un débat avec le curé de l’Evêché et quelqu’un de l’Académie sur les textes des grandes mystiques chrétiennes. Le lendemain, on jouait au foot avec Vikash Dhorasoo dans notre équipe, tout près du Havre où il a commencé ».

Et, si on l’invite à jeter un oeil dans le rétro, son regard s’illumine : « Dans mon quartier, le vrai club, c’était le Cavigal où il y avait Robert Herbin. Mais, moi, je ne sais pas pourquoi, j’avais choisi de jouer avec l’OGC Nice. Avec Charly Marchetti, qui deviendra gardien de but de l’OGC Nice, on avait gagné le 4x80m cadets aux championnats de Provence. Pour l’athlétisme, j’étais au Cavigal, mais pour le foot à l’OGC Nice. A cette époque, le Gym a été champion de France deux fois. » Plus tard, l’amour du vélo l’a conduit à dix reprises en haut du Mont-Ventoux à la force des mollets.
Cette dévotion pour le sport, le journaliste Pierre-Louis Basse en a été le témoin direct. Il le raconte dans l’avant-propos de « La ruée vers l’or » : « Il me fallait tenter l’impensable : convaincre Ernest de se pencher au plus près de sa passion d’enfance ; quand, gosse de Nice, il mettait dans des boîtes en fer toutes ces images de sport qu’il aimait tant. Ernest nous les montra un jour de déjeuner frugal dans son joli atelier de la Rruche ». Des images, et des fiches sur tous les coureurs cyclistes que l’artiste noircissait de sa main avec leurs photos, leurs résultats... Il a tout gardé précieusement auprès de lui.
Le match
Dans son Panthéon du sport, Ernest Pignon-Ernest place deux événements : « les ascensions du Ventoux, de Lucien Lazaridès - premier à avoir franchi la ligne au sommet - à Pantani en passant par Louison Bobet ». Et « Nice battant le Real de Madrid en Coupe des Champions 1960. J’étais en tribunes, Nice perdait 2-0 à la mi-temps et l’a emporté 3-2 », s’illumine le Niçois !
L’idole
Outre le foot, le cyclisme tient une grande place dans l’amour du sport du plasticien. « Vous savez, dans mon atelier, j’ai toujours une photo dédicacée de Louison Bobet ! Je lui avais écrit dans les années 50. »
Les sportifs
« Emil Zátopek. J’ai eu beaucoup de mal. Quand il courait, il se déformait, il se faisait une violence terrible. J’ai dû faire 6, 7, 8 dessins pour saisir cela. Je pensais que le graphiste en choisirait un. En fait, il les a tous pris pour créer une dynamique. Ce livre a une vraie qualité graphique. »
« Pierre Quinon. L’histoire racontée par Pierre-Louis est bouleversante. Ce sportif qui se jette dans le vide après avoir été champion olympique à la perche… ».
« Thierry Rey, Teddy Riner. J’ai eu un peu de difficultés aussi avec le judo, parce qu’avec leur kimono, le corps disparaît. Je n’en ai pas fait beaucoup alors que j’aime regarder ce sport ».
Ironie
Espiègle, l’artiste a tenu, dans sa présentation à la fin du livre, à préciser à côté de ses titres de « membre de l’Académie des beaux-arts » et de « commandeur des Arts et Lettres » : « licencié à l’OGC Nice, au Cavigal et à la VAN (association vélocipédique des amateurs niçois).
LA PHRASE
Impossible pour le plasticien de se quitter sans citer l’écrivain, poète, acteur, réalisateur Pier Paolo Pasolini, sur lequel il a tant travaillé. L’intellectuel italien a dit : « Le foot est un langage, il a ses poètes ». Magnifique !

UN ARTISTE MAJEUR
Né à Nice en 1942, Ernest Pignon-Ernest est un artiste majeur de son époque. C’est l'un des pionniers de l’art urbain en France. Dès les années 1960, il investit l'espace public avec ses dessins et collages, notamment à Nice et Paris. Il acquiert une reconnaissance nationale et internationale. Il se passionne pour les poètes comme Rimbaud, Pasolini ou Neruda. Il noue une relation privilégiée avec Naples. Il expose ses œuvres dans sa ville natale de Nice en 1996 et en 2016.
« La ruée vers l’or » : 36 portraits et 130 dessins

Entre ses mains, dans une bibliothèque ou sur une table, l’objet « La ruée vers l’or » est déjà une œuvre d’art. Un livre précieux d’où jaillissent des silhouettes et des profils prestigieux.
L’écrivain et journaliste Pierre-Louis Basse, sportif passionné, ranime la flamme des Jeux à travers les exploits et les destins hors du commun de 36 athlètes qui ont marqué l'histoire de l’Olympisme. Jesse Owens, Nadia Comăneci, Emil Zátopek, Cassius Clay, Dick Fosbury, Marie-José Pérec, Michael Phelps, Nikola Karabatic, Usain Bolt ou encore Teddy Riner… Chaque portrait est une plongée dans l'histoire, mais aussi dans l'intimité de ces champions. La grande histoire, les anecdotes, les émotions filent de ligne en ligne, rendant la lecture profondément addictive pour tout amoureux de sport et de récits de vie. Les 130 dessins d’Ernest Pignon-Ernest, réalisés spécialement pour cet ouvrage, captent la force, la grâce et l'émotion des athlètes. Son trait sensible sublime les corps en mouvement et les visages marqués par l'effort.
« La Ruée vers l'or » est un hommage vibrant à ces femmes et ces hommes qui ont repoussé leurs limites pour atteindre l'excellence. C'est aussi une réflexion sur la beauté du geste sportif.